La journée commençait bien. Alors que j’allais enfourcher ma monture, et hop, un petit message d’encouragement d’une amie qui m’est très chère. C’est sûr, avec autant d’attention, cela ne pouvait que le faire. Bon, d’accord, cela ne suffirait peut-être pas, la petite babylonienne n’avait pas l’intention de m’aider à pédaler, d’autant plus que l’heure matinale où j’avais décidé de partir, était justement celle qu’elle avait choisie pour aller se coucher !!! Et puis il faut faire gaffe : comme disait l’autre avec élégance, c’est à la fin du marché qu’on compte les bouses. Et en l’occurrence, les bouses, ce sont 260 bornes, six cols et un peu plus de de 6000 mètres de dénivelé.
Puis il y eut cet incident dans le deuxième col, celui du Pourtalet. Un de ces pépins qui malgré toutes les bornes accumulées au compteur depuis que vous posez vos pneus à droite et à gauche, vous rappelle que vous n’êtes toujours pas à l’abri de la bêtise qui peut vous envoyer direct à la maison, quand ce n’est pas ailleurs…. Montée gentillette, je suis encore détendu tandis que je reviens sur un groupe, et me dis que c’est le moment d’enlever une épaisseur. Lâcher de guidon, malgré le vent qui souffle pas mal dans le coin. Normal, je me sens encore beau et fringant, à cet instant. Et là, zou, la bonne grosse rafale de côté, et le vélo qui part fissa à la perpendiculaire de la route, direction la pente en contrebas. Pas besoin d’être expert topographe pour se dire en une fraction de seconde, qu’il va y avoir du dégât, du très gros dégât. Mais là, hasard ou nécessité, il se trouve qu’il y a un chemin. Pas dix mètres avant, ni dix mètres après, non, là, pilepoil où le vélo veut aller. Parce que sur ce coup, je n’y suis pour rien, juste réussir à serrer les freins, en chasse contre chasse de la roue arrière à la manière d’Armstrong Tour 1993, et finir au ras du torrent, dans les bottes d’un pécheur. « Bonjour monsieur, excusez-moi, au revoir monsieur », le temps d’escalader le talus et c’est reparti. Après pareille émotion, comment la journée ne pourrait-elle être belle, quel que soit le nombre des bouses à la fin du marché ?
Ensuite, ce ne sera plus qu’une procession solitaire de quelques heures, à saluer les gens que je double ou que je croise, au gré des montées et descentes. Cela signifie aussi passer cette journée en tête en tête avec moi-même, dans un petit dialogue intérieur. Mieux vaut alors ne pas trop se détester, parce que sinon, l’embrouille est vite arrivée, avec l’engueulade assurée et les assiettes qui volent dans la cervelle ! Surtout qu’à coup sûr, il me faudra bien à un moment ou l’autre, gérer les coups de moins bien. Cette fois-ci, je donnerai une mention particulière au col du Soulor, quand l’estomac a commencé à partir en vrac. Là, il y a urgence. Plus encore que pendant le reste de la virée, il faut convoquer les visages aimés pour s’offrir un peu de douceur, ou se souvenir des encouragements prodigués par le camarade de vélo au village : « allez mon coco, t’es un guerrier, tu vas les bouffer, ces foutus cols ». Et se dire enfin qu’il y a déjà eu pire, et comment on s’en était alors sorti, comme en cette fin d’ascension du Port de Pailhères, où le sommet s’était subitement mué en horizon, cette « ligne imaginaire qui recule au fur et à mesure que l’on avance », dixit le dictionnaire.
Puis c’est comme un petit miracle, les jambes reviennent d’un coup. La tête surtout, car après plus de 200 bornes et dans le cinquième col de la journée, les jambes hein, il ne faut plus leur demander grand-chose ! « Cette fois-ci c’est sûr, ça va le faire, ce ne sont pas les misérables kilomètres muletiers du col de Spandelles qui vont te faire peur, mon gars ».
Et voilà, c’est torché, dans les 12 heures de selle, quelques dizaines de minutes seulement de vraie galère, et surtout un gros sourire de plaisir à l’arrivée. Ce sont mes visages aimés qui vont être contents.
Mais il n’y a pas que cela dans la vie, la petite satisfaction un tantinet égoïste d’être allé au bout de son petit rêve du jour. Il y a d’autres trucs. D’abord les paysages. Si je n’ai pas croisé d’edelweiss, j’ai tout de même trouvé le temps de faire un peu de floristique vélocipédique, ancolies et orchidées. Et puis la montagne était belle. J’ai réussi à distinguer, certes pas longtemps, le Pic du Midi d’Ossau dans la montée du Pourtalet. Mais une mention spéciale sera attribuée à l’Aubisque. Après Gourette, vous êtes face aux Crêtes, avec cette paroi qui fait comme un petit Eiger, mais qui serait plus accueillant que l’original, puisque le soleil le chauffe en début d’après-midi. Et là, juste au restaurant panoramique, un petit virage à droite et bang, la verdure des pâturages en pente douce ! En plus des mirettes, cet instant fleure bon le haut du col, que du bonheur.
Et surtout, il y a les visages croisés tout au long de la journée. D’abord, cette jeune femme Banzaï, qui dévale le col du Pourtalet au taquet, malgré la route détrempée et le vent en bourrasques. Chapeau mam’zelle, je ne risquais pas de prendre votre roue. C’est aussi ce papé lotois que j’avais déjà vu aux Masters du Ventoux, l’an dernier. Lui aussi était sûrement venu pour un long raid mais je crains malheureusement que cette journée n’ait pas été la sienne. Quand je l’ai croisé alors qu’il allait attaquer son quatrième col à Castet, il avait l’air d’avoir les jambes dans un sacré pâté. Un autre lotois, de Figeac celui-là. Nous avons passé toute la journée à quelques minutes de distance, nous croisant au gré des débuts de descentes pour lui, des hauts de montées pour moi. Et il a fallu le sommet du dernier col, pour qu’enfin nous puissions faire plus ample connaissance et partager un petit bout du chemin final, le seul que j’aurai fait accompagné.
Allez, on continue, ce lyonnais rencontré tout sourire à l’aube, croisé en cours de route avant de le retrouver à l’arrivée, douché propret, et toujours tout sourire. Celui-là, ce doit être la gentillesse en personne.
Et le gars de Meudon avec qui j’ai devisé quelques instants dans le Pourtalet, juste après ma cascade au torrent ? Lui arrivait là, sans jamais avoir monté un seul col de la saison. La dernière fois que je l’ai vu, il était posé au bord de la route à une dizaine de kilomètres du bout, à la façon de Vietto dans le Tour 1934. N’empêche qu’il venait de s’enfiler cinq cols, sans aucun entrainement montagnard, alors que les Cévennes sont mon terrain de jeu une grande partie de l’année. Alors, s’il y en a un qui a fait un gros truc, c’est bien lui !
Et pour finir Ladies and Gentlemen, je décernerai la palme de la convivialité à vous tous, mesdames et messieurs de l’organisation. Alors là, c’est la classe incarnée, toute la journée à nous encourager et nous bichonner : allez, en vrac, le camarade photographe et sa Panda noire, ou bien ces deux papys qui m’ont offert couverture et victuailles en haut du Soulor, alors que je sentais revenir la fringale ; eux pourtant, se les gelaient depuis des heures dans la froidure du crachin, et auraient eu sûrement mieux à faire dans leur jardin. Alors, chapeau bas les Béarnais, il y en a quelques-uns qui pourraient en prendre de la graine, du côté de mes cohabitants du Midi…
Voilà, probable que je n’y retournerai pas. Il va me falloir passer à autre chose. Et puis je suis encore en compte avec un certain Ventoux, depuis que je n’avais pu l’an dernier, aller au bout de mon petit rêve, d’y voir sur le vélo, le soleil se coucher et se lever. La faute à un temps trop exécrable. Et ce compte, j’aimerais bien enfin le solder, même si des Masters juillettistes, cela va être terrible, c’est sûr.
Par contre, vous tous, aucune hésitation, l’an prochain, courez-y, à l’Immortelle !
Hervé Mineau